Chez mes grands-mères, il y avait toujours un bouquet d’armoise accroché quelque part. Au plafond, au-dessus d’une porte, dans un angle de couloir. On disait que ça éloignait le mal. Je ne vais pas vous promettre que c’est vrai — mais je continue de le faire, par mimétisme, par fidélité à ce geste-là. Il y a des choses qu’on perpétue non pas parce qu’on les comprend entièrement, mais parce qu’elles font partie de ce qu’on est.
L’armoise a une histoire qui s’étend sur des millénaires et des continents. Son nom vient d’Artémis — déesse grecque de la nature sauvage, de la chasse et des accouchements. Les traditions anciennes lui tressaient des couronnes le jour de la Saint-Jean pour repousser les mauvais esprits. En médecine chinoise, elle devient le Moxa — préparée, séchée, placée sur des points d’acupuncture et brûlée pour faire circuler l’énergie dans le corps. À la maison, je place une rondelle de radis noir sur mon nombril avec un cône d’armoise par-dessus — j’aime cumuler l’effet chauffant des deux plantes. C’est une pratique simple, ancienne, et qui fait du bien.
La plante elle-même est imposante. Vivace, aromatique, elle peut atteindre deux mètres de haut. Ses feuilles sont d’un vert éclatant sur le dessus, blanches et velues en dessous — facilement identifiable une fois qu’on a appris à la chercher. Elle est au summum de ses propriétés médicinales quand elle est en fleur. C’est à ce moment-là que je récolte, que je sèche, que je prépare mes teintures pour l’année.
C’est une cousine de l’absinthe — et ça se sent, dans ses effets. J’ai longtemps utilisé la teinture-mère le soir pour provoquer des rêves lucides. Ayant des tendances compulsives, c’est aussi l’une de mes plantes fétiches pour aider mon esprit à se relâcher, à lâcher prise sur ce bouillonnement incessant qui ne s’arrête jamais vraiment. Avec le millepertuis, elle fait partie de mes alliées au quotidien. Son goût me rappelle l’estragon — en beaucoup moins prononcé. J’en glisse parfois quelques feuilles dans mes salades, j’en utilise l’huile infusée en massage sur tout le corps, et la teinture-mère est la forme que je privilégie le plus.
Ce qui m’a le plus frappé avec l’armoise, c’est ce qu’elle a fait pour moi quand j’étais en Inde. J’y habitais, je buvais l’eau des sources, je mangeais dans des bouis-bouis dont l’hygiène aurait fait pâlir n’importe quel Occidental. Et je n’avais pas peur — parce que j’avais ma bouteille de teinture-mère dans la poche. Quelques gouttes avant de manger dans les endroits douteux, quelques gouttes après. Elle m’a évité la Chloroquine et l’Atovaquone que j’avais tant prises dans mon enfance, ces médicaments antipaludiques qu’on m’avait habitué à considérer comme indispensables. Ce n’est pas un hasard si c’est de cette plante qu’est extraite l’artémisinine — le principe actif des principaux traitements antipaludiques reconnus par l’OMS, y compris contre les formes sévères de paludisme à P. falciparum. La plante précède le médicament de plusieurs siècles.
Un jour à la plage, je me suis ouvert la voûte plantaire sur un tesson de bouteille. Prise en charge à l’hôpital du village — correctement, mais dans des conditions d’hygiène auxquelles mon organisme n’était pas habitué. J’ai versé quelques gouttes de teinture sur mes sutures tous les jours. Aucune infection. Je ne peux pas affirmer avec certitude que c’est uniquement grâce à l’armoise — mais je sais ce que j’ai fait, et ce qui ne s’est pas passé.
Pendant le premier épisode de COVID, je combinais l’armoise avec le sureau en teinture-mère pour protéger ma famille. Nous sommes quand même tombés malades — je ne vais pas vous raconter que la plante est un bouclier absolu. Mais c’était une gêne musculaire légère, dissipée en trois jours. À nuancer avec notre alimentation, qui est pauvre en produits industriels — le régime alimentaire joue énormément dans la résistance du corps. La plante seule ne fait pas tout. Mais elle contribue.
Ce qu’elle fait pour le corps — dans le détail
Les règles douloureuses et les spasmes utérins. C’est son terrain historique — elle était autrefois le signe de la sage-femme et de l’herboriste. Elle soulage les crampes menstruelles, les douleurs du travail d’accouchement, les affections utérines. 15 gouttes de teinture-mère trois fois par jour pendant cinq jours en interne. L’huile infusée appliquée sur le bas du ventre dès le début des règles et tout au long du cycle apporte une sensation de relâchement et de décontraction quasi immédiate.
Les parasites intestinaux et les infections digestives. Ses propriétés antiparasitaires et anthelminthiques en font un remède de voyage incontournable. Elle aide à tuer les agents pathogènes, ralentit ou arrête la diarrhée, prévient les intoxications alimentaires. 15 gouttes quatre fois par jour pendant six jours en interne — mais en petites quantités pour ne pas surcharger le système digestif. C’est le concentré en teinture qui est le plus efficace à cet usage.
La digestion difficile et les maux d’estomac. 5 gouttes une fois par jour après le repas en interne. En cuisine, quelques feuilles dans les sauces mijotées ou les plats gras facilitent la digestion et aromatisent avec finesse — sa saveur cousine de l’estragon résiste bien à la cuisson.
Le soulagement des intestins. 10 gouttes le soir après le repas en interne. Une action douce, régulière, qui apaise le tractus digestif en profondeur.
Les rêves lucides et le relâchement mental. 20 gouttes avant le coucher en interne. En massage de la nuque jusqu’en bas des jambes avec l’huile infusée, laissé quarante-cinq minutes — la détente est immédiate et la nuit qui suit est d’une qualité remarquable. C’est la cousine de l’absinthe qui parle ici, et elle parle bien.
L’anxiété et l’agitation. Les composés flavonoïdes de l’armoise diminuent l’agitation et améliorent l’humeur. En infusion de trente minutes, à boire dans les moments de tension ou de surmenage mental.
Les infections cutanées et les plaies. En cataplasme de feuilles sur les plaies infectées. En baume fabriqué à partir du macérât huileux — une protection efficace contre les infections cutanées, particulièrement utile en voyage ou dans des environnements où l’hygiène ne peut pas être garantie.
Contre-indications importantes : l’armoise ne doit pas être consommée plus de sept jours d’affilée. Elle est strictement interdite aux femmes enceintes — elle peut provoquer l’avortement, en particulier en infusion très concentrée — et aux femmes allaitantes. Déconseillée aux enfants. Les personnes souffrant d’allergies, d’insuffisance rénale ou hépatique doivent s’abstenir.
Il m’arrive aussi, quand l’armoise est en fleur, d’en ramasser des feuilles pour rouler des cigarettes — avec des fleurs de bouillon-blanc et de la mélisse. Des feuilles à rouler organiques, un filtre en céramique au charbon actif. C’est un véritable délice. Un rituel que j’associe à des moments de calme, d’arrêt, de connexion avec ce que je fais et ce que je cultive.
Herboristiquement vôtre,
François Roger de Loraille

